Le Centre Européen de Réalité Virtuelle (CERV) a été créé à l'initiative du Laboratoire d'Ingénierie Informatique (LI2) de l'Ecole Nationale d'Ingénieurs de Brest (ENIB). Ce projet, initié en 1996, a été retenu dans le cadre du Contrat de Plan Etat-Région (CPER 2000-2006 du 17/04/00, volet recherche) et acté par un Comité Interministériel à l'Aménagement et au Développement du Territoire (CIADT du 18/05/00). Le CERV a été financé à hauteur de 3,8 ME par l'Etat (MEN et FNADT), les collectivités territoriales (CR, CG, CUB) et l'Union Européenne (FEDER). Il est devenu opérationnel en juin 2004 et occupe 2000 m2 sur le site du Technopôle Brest-Iroise où il permettra à terme d'accueillir une centaine de personnes. Il s'inscrit dans un dispositif portant sur la thématique des Sciences et Technologies de l'Information et de la Communication (STIC) : le Pôle des Technologies de l'Information, destiné à conforter l'agglomération brestoise dans l'un de ses axes majeurs de développement économique.
Le CERV constitue à Brest un pôle d'excellence en réalité virtuelle à vocation européenne. Il participe à la production de connaissances, à leur diffusion, à leur valorisation, et intègre en un même lieu :
Le manifeste scientifique du CERV expose les orientations scientifiques du CERV qui explorent les relations qui peuvent être tissées entre la réalité virtuelle et la modélisation des systèmes complexes.
Etudier la complexité ...
Les systèmes que l'on cherche à modéliser sont de plus en plus complexes. Cette complexité provient essentiellement de la diversité des composants, de la diversité des structures et de la diversité des interactions mises en jeu. Un système est alors a priori un milieu ouvert (apparition/disparition dynamique de composants), hétérogène (morphologies et comportements variés) et formé d'entités composites, mobiles et distribuées dans l'espace, en nombre variable dans le temps. Ces composants, parmi lesquels l'homme avec son libre arbitre joue souvent un rôle déterminant, peuvent être structurés en différents niveaux connus initialement ou émergeant au cours de leur évolution du fait des multiples interactions entre ces composants. Les interactions elles-mêmes peuvent être de natures différentes et opérer à différentes échelles spatiales et temporelles. Mais comme le suggère la citation placée en exergue de cette section, il n'existe pas aujourd'hui de théorie capable de formaliser cette complexité et de fait, il n'existe pas de méthodes de preuves formelles a priori comme il en existe dans les modèles hautement formalisés. En l'absence de preuves formelles, nous devons recourir à l'expérimentation du système en cours d'évolution afin de pouvoir effectuer des validations expérimentales a posteriori.
La réalité virtuelle fournit aujourd'hui un cadre conceptuel, méthodologique et expérimental bien adapté pour imaginer, modéliser et expérimenter cette complexité.
... dans un laboratoire virtuel ...
Selon la définition précédente de la réalité virtuelle issue des travaux de la communauté scientifique nationale en réalité virtuelle, la simulation en réalité virtuelle autorise donc une véritable interaction avec le système modélisé. A l'instar du biologiste qui réalise des expérimentations in vitro, cette simulation permet d'observer le phénomène comme si l'on disposait d'un microscope virtuel déplaçable et orientable à volonté, et capable de mises au point variées. L'utilisateur spectateur-acteur-créateur peut ainsi se focaliser sur l'observation d'un type de comportement particulier, observer l'activité d'un sous-système ou bien l'activité globale du système. A tout moment, l'utilisateur peut interrompre le phénomène et faire un point précis sur les corps en présence et sur les interactions en cours; puis il peut relancer la simulation là où il l'avait arrêtée. A tout moment, à l'aide d'interfaces comportementales sensori-motrices, l'utilisateur peut perturber le système en modifiant une propriété d'un élément (état, comportement), en retirant des éléments ou en ajoutant de nouveaux éléments; il peut ainsi tester un comportement particulier, et plus généralement une idée, et immédiatement en observer les conséquences sur le système en fonctionnement.
La réalité virtuelle place l'utilisateur au coeur d'un véritable laboratoire virtuel qui le rapproche ainsi des méthodes des sciences expérimentales tout en lui donnant accès aux méthodes numériques.
... par l'expérimentation in virtuo
Dépassant la simple observation de l'activité du modèle numérique en cours d'exécution sur un ordinateur, l'utilisateur peut tester la réactivité et l'adaptabilité du modèle en fonctionnement, tirant ainsi profit du caractère comportemental des modèles numériques. Nous appelons ce nouveau type d'expérimentation : l'expérimentation in virtuo.
Une expérimentation in virtuo est ainsi une expérimentation conduite dans un univers virtuel de modèles numériques en interaction et auquel l'homme participe. La réalité virtuelle implique pleinement l'utilisateur dans la simulation, rejoignant ainsi l'approche de la conception participative (participory design) qui préfère voir dans les utilisateurs des acteurs humains plutôt que des facteurs humains. Une telle simulation participative en réalité virtuelle met en oeuvre des modèles de types différents (multi-modèles) issus de domaines d'expertise différents (multi-disciplines). Elle est souvent complexe car son comportement global dépend autant du comportement des modèles eux-mêmes que des interactions entre modèles. Enfin, elle doit inclure le libre arbitre de l'utilisateur humain qui exploite les modèles en ligne.
L'expérimentation in virtuo implique ainsi un vécu que ne suggère pas la simple analyse de résultats numériques. Entre les preuves formelles a priori et les validations a posteriori, il y a aujourd'hui la place pour une réalité virtuelle vécue par l'utilisateur qui peut ainsi franchir le cap des idées reçues pour accéder à celui des idées vécues.
Nous proposons de placer cette expérimentation in virtuo au coeur du laboratoire du XXIème siècle afin de rendre intelligible la complexité inhérente aux systèmes, qu'ils soient naturels ou artificiels.
Pour un projet phare en réalité virtuelle
Les systèmes modélisés sont de plus en plus complexes, mais aujourd'hui encore, il n'existe pas de formalisme capable de rendre compte de cette complexité. Seule la réalité virtuelle permet de vivre cette complexité. Il nous faudra donc approfondir les relations entre la réalité virtuelle et les théories de la complexité pour faire de la réalité virtuelle un outil d'investigation de la complexité, tel le macroscope que Joël de Rosnay imaginait dans les années 1970. Au terme de macroscope, nous préférons celui de virtuoscope qui rappelle que ces systèmes sont étudiées avant tout à travers les modèles que nous nous en faisons et que nous expérimentons au sein de nos laboratoires virtuels.
Ce projet de virtuoscope doit permettre à terme de mettre à la disposition des scientifiques, toutes disciplines confondues, des méthodes et des outils leur permettant l'étude de systèmes complexes au sein de laboratoires virtuels mettant en oeuvre l'expérimentation in virtuo telle que la propose la réalité virtuelle.
Les enjeux
Décrire, expliquer, prédire et simuler les comportements de systèmes complexes, naturels ou artificiels, constituent pour les scientifiques le défi majeur du XXIème siècle. La réalité virtuelle contribuera à relever ce défi dont les enjeux associés sont tout autant scientifiques, méthodologiques et technologiques que sociétaux.
Enjeux scientifiques
La nature a cessé d'être simple et les systèmes complexes qui la constituent - systèmes ouverts composés de nombreuses entités en interaction - sont des systèmes dynamiques en perpétuelle évolution. Leur compréhension passe par leur modélisation.
La modélisation est l'action d'élaboration et de construction intentionnelle, par composition de symboles, de modèles susceptibles de rendre intelligible un phénomène perçu complexe, et d'amplifier le raisonnement de l'acteur projetant une intervention délibérée au sein du phénomène, raisonnement visant notamment à anticiper les conséquences de ces projets d'actions possibles.
La modélisation des systèmes complexes posent alors de nombreuses questions théoriques auxquelles il faudra répondre. Quelle démarche modélisatrice adopter ? Comment expliciter dans le modèle l'intention modélisatrice ? Comment caractériser un système complexe, son organisation multi-niveaux ? Comment aborder la notion d'émergence de comportements d'ensemble à partir des comportements individuels ? Comment intégrer des modèles ayant des dynamiques spatio-temporelles différentes ? Comment prendre en compte le libre arbitre de l'homme participant à ces systèmes ? Comment confronter la singularité d'un système complexe aux exigences de reproductibilité de la démarche scientifique ? Comment valider les modèles ? Quels liens entre le réel et le virtuel ? ...
En réalité virtuelle, l'homme est dans la boucle en interaction multisensorielle avec des systèmes multi-modèles et multi-disciplines. Se posent alors 3 questions principales :
Les réponses à ces questions, dont la liste précédente n'est pas exhaustive, nécessite de définir une nouvelle démarche méthodologique adaptée à l'étude des systèmes complexes.
Enjeux méthodologiques
Afin d'en établir une bonne critique expérimentale, l'étude et la validation des modèles de systèmes complexes passent par leur simulation. Dans le cadre de la réalité virtuelle, la simulation devient participative et propose l'expérimentation in virtuo des modèles numériques en cours d'exécution.
L'expérimentation in virtuo doit être conduite à partir d'une modélisation multi-modèles nécessitant une cohabitation/intégration de modèles différents, tout en autorisant une analyse multi-niveaux (local/global) du système expérimenté. Elle doit permettre la dialogique cognitivisme/constructivisme entre les approches formelles et les approches expérimentales afin de valider les modèles expérimentés.
La réalité virtuelle, qui permet aux utilisateurs de vivre des activités sensori-motrices dans des mondes artificiels, vient instrumenter l'approche énactive de Varela selon laquelle la cognition n'est pas uniquement représentation mais également action incarnée : l'intelligibilité d'un système relève tout autant d'une praxis en situation que d'un pur traitement d'informations.
Enjeux technologiques
Si l'art traduit nos rêves, l'ordinateur les réalise sous la forme de programmes et, afin de les expérimenter in virtuo, il faut les instrumenter. Le virtuoscope, qui vient instrumenter les modèles numériques de la réalité virtuelle, doit bien entendu disposer d'une infrastructure informatique importante, véritable paillasse virtuelle du XXIème siècle. L'élaboration de cette paillasse virtuelle doit assurer en temps réel, de manière fiable et quasi-naturelle, une interopérabilité des systèmes pour permettre la réalisation d'expériences sensori-motrices crédibles sur des systèmes multi-modèles et multi-disciplines.
Ainsi, nous pourrons disposer de nouveaux outils autorisant une activité collective en environnements virtuels, à moindre risque et à moindre coût. Les utilisateurs du virtuoscope pourront alors s'extraire de leurs propres espaces spatio-temporels pour interagir et participer au sein d'un même univers virtuel à une vie artificielle simulant le réel ou l'imaginaire du modélisateur.
Enjeux sociétaux
La "vertu fondamentale" des mondes virtuels est d'avoir été conçus en vue d'une fin. En effet, la compréhension des systèmes complexes et leur expérimentation instrumentée au sein du virtuoscope doivent permettre de maîtriser la complexité dans toutes ses dimensions sociétales.
Ces quelques exemples, choisis parmi d'autres, illustrent clairement l'importance des enjeux liés à la compréhension, à l'étude, à l'expérimentation, à l'instrumentation et à la maîtrise des systèmes complexes. L'expérimentation in virtuo en réalité virtuelle apparaît alors comme un des moyens de mieux appréhender cette complexité.
Conclusion
Le Centre Européen de Réalité Virtuelle se propose donc d'explorer les relations qui peuvent être tissées entre la réalité virtuelle et la modélisation des systèmes complexes.
Le CERV est un centre de recherche, lieu de rencontres interdisciplinaires, où les chercheurs de différentes disciplines et de différents établissements, construisent ensemble le virtuoscope, outil d'exploration et de compréhension des systèmes complexes. Les travaux du CERV, fondés sur l'expérimentation in virtuo, visent à répondre en partie aux questions posées par les enjeux scientifiques, méthodologiques, technologiques et sociétaux de ces recherches.